Luzerne déshydratée : matière première de choix pour la filière équine

Le 03/12/2019 à 12:24 par La Rédaction

Constatant que la luzerne était peu
utilisée en alimentation équine malgré le grand intérêt de cette matière
première, Coop de France Déshydratation et Désialis se sont associés et ont
sollicité Lab to Field pour élaborer un programme de recherche ambitieux,
visant à mieux connaître l’action de la luzerne sur la digestion du cheval et à
développer des produits bénéfiques pour la santé digestive et la performance
des chevaux.


« Les causes des principales maladies
d’origine alimentaire chez le cheval sont de mieux en mieux connues :
l’amidon et les sucres simples contenus en grande quantité dans les céréales,
entrainent dans l’estomac des ulcères gastriques, et au niveau intestinal des
acidoses qui provoquent des coliques, diarrhées, etc.
 », annonce Samy
Julliand, directeur de Lab To Field. Et de citer des études épidémiologiques
sur les chevaux de course où entre 80 % et 100 % des chevaux sont
atteints d’ulcères gastriques. Face à cette réalité, une matière première
bénéfique d’un point de vue nutritionnel, avec un fort pouvoir tampon, riche en
minéraux et intéressante d’un point de vue agronomique : la luzerne, qui
semble être décidément sous-utilisée en France, alors qu’elle jouit d’une très
bonne image pour l’alimentation des chevaux ailleurs dans le monde. « Il y a un travail de pédagogie important à
faire 
», reconnaît Samy Julliand, qui a créé sa société en 2012
justement pour faciliter le transfert des résultats de la recherche auprès des
professionnels de la filière équine.


Samy Julliand, directeur de Lab To Field. (Crédit : Lab To Field)


« La
trouille française des protéines
 »


Les
équipes de chercheurs de Lab To Field, société issue d’Agrosup Dijon, composent
à ce jour « l’unité de recherche en
nutrition équine la plus grande au monde
 ». Très tourné vers l’international,
Samy Julliand est d’autant plus perplexe quant à la méfiance historique qui
existe en France concernant les protéines. « En France, on a la trouille des protéines. Même si comparaison n’est
pas raison, il faut savoir qu’aux États-Unis, la luzerne constitue fréquemment
le fourrage de base pour les chevaux. Par ailleurs, il est intéressant de noter
que le National Research Council, système le plus utilisé au monde, dans ses
dernières recommandations alimentaires pour les équidés, consacre un chapitre
très réduit aux excès de protéines, qu’il ouvre ainsi :
"Il
n’existe pas beaucoup de preuves concernant les effets d’une consommation
excessive de protéines". »


Pour
le directeur de Lab To Field, cette crainte remonte à une erreur
d’interprétation commise dans les années 1970, où l’on a établi un lien non
avéré entre les protéines de l’herbe et les coliques et diarrhées du cheval
mené au pâturage au printemps. « Au
printemps, l’herbe est également riche en fructanes, qui sont des glucides non
dégradés avant d’arriver dans le gros intestin et qui, lorsqu’ils sont
consommés en grande quantité, sont à l’origine des maladies observées. 
»
Les croyances ont la vie dure et c’est l’hypothèse de la responsabilité des
protéines qui a prévalu chez les nutritionnistes et les industriels, bien que
des recherches aient démontré depuis le rôle prévalent des excès de glucides
facilement fermentescibles par rapport aux excès de protéines sur la santé
digestive du cheval.


Lab
To Field a été initiée pour remédier à ce manque de transfert de connaissances
entre le domaine scientifique et les champs d’application, et pour conduire des
programmes de recherche et développement en nutrition animale. Si elle affiche
une expertise initiale en cheval, reconnue au niveau mondial, elle étend
désormais son savoir-faire en nutrition et santé digestive à d’autres espèces.


Trois partenaires complémentaires


Désialis,
qui représente 80 % de la production de la luzerne déshydratée en France,
était le partenaire idéal pour développer un programme de recherche ambitieux
visant à la fois à revaloriser les bénéfices de cette matière première, et à
fédérer les acteurs clés de la filière pour ensuite mettre sur le marché des
produits pertinents. « Lab To Field,
Désialis et Coop de France Déshydratation sont des partenaires aux expertises
et cœurs de métiers complémentaires
 », explique Didier Coulmier,
directeur R&D chez Désialis. Cette dernière, née en 2005 d'une démarche
collective des producteurs de luzerne et de pulpe de betterave afin d’assurer
la commercialisation de leurs produits déshydratés français destinés à la
nutrition animale, est principalement présente sur le marché des ruminants.
« La fin des quotas laitiers, en 2015, a incité la filière luzerne, sous l’égide
de Coop de France Déshydratation à entamer une prospection stratégique. Si les
chevaux représentent un potentiel de débouchés intéressants, la luzerne
déshydratée mais aussi la pulpe de betterave offrent de leur côté des réponses
tout à fait adaptées aux problématiques du cheval. Les pulpes constituent en
effet des sources d’énergie remarquables pour les herbivores, pas loin de la
valeur énergétique d’une céréale, mais sans l’inconvénient des amidons.
 »


La mesure de paramètres physiologiques pendant l’effort permet d’évaluer l’amélioration de performance liée au régime alimentaire. (Crédit : Lab To Field)


Un pouvoir tampon hors norme


Des
premiers travaux de recherche développés en partenariat entre Désialis et Lab
To Field ont été menés en 2015-2016 sur l’effet de la luzerne sur l’écosystème
gastrique du cheval (à l’instar de ce qui se fait pour le rumen), dont
l’évolution a été suivie après ingestion d’un repas d’orge et de granulés de
luzerne, ou d’orge et de tourteau de tournesol. « Alors que la consommation d’amidon était équivalente dans les deux
régimes, il a été constaté que les bactéries du contenu gastrique se
développaient moins rapidement lorsque la luzerne était distribuée
 »
(voir schéma). Les résultats de ces travaux ont été présentés en congrès
scientifique en 2016 et une publication scientifique est parue en 2017.


Des
expériences ont ensuite été réalisées en 2018 et 2019 pour évaluer
les effets de luzerne déshydratée sur les écosystèmes gastriques et intestinaux
du cheval. Il est ressorti de ces travaux que « non seulement les protéines de la luzerne n’étaient pas dangereuses
pour le cheval mais surtout qu’elles garantissaient avec le calcium un pouvoir
tampon très fort, ce qui limitait les acidoses digestives
 ».


Ce
programme de recherche, conduit avec la participation de la région Grand Est,
se poursuit pour approfondir les connaissances sur le pouvoir tampon de la
luzerne dans le gros intestin équin, permettant à la fois une meilleure
valorisation de la ration et un risque moindre de maladies digestives.


Vers un effet curatif ?


Une
seconde phase de recherche permettra d’établir si la luzerne déshydratée permet
de prévenir et guérir les ulcères gastriques et d’évaluer l’amplitude des
effets de la luzerne sur la performance sportive du cheval athlète. « Lab To Field dispose, dans sa ferme
expérimentale, d’une grande écurie dédiée à la recherche, où l’on peut mesurer
objectivement de nombreux paramètres associés à la performance sportive durant
l’effort, comme le volume d’oxygène (VO2) à des vitesses fixées, la
fréquence cardiaque, la cinématique des déplacements, les métabolites
énergétiques utilisés, etc. Dans de précédents essais, il a été montré que la
consommation de régimes riches en fibres hautement digestibles permettait au
cheval d’utiliser l’acétate plasmatique comme substrat énergétique en plus
grande proportion, ce qui permettait de retarder artificiellement le seuil
lactique. Nous cherchons désormais à mesurer l’amplitude des gains de
performance avec l’apport de luzerne spécifiquement
 », indique Samy
Julliand.


Cette
seconde phase du programme de recherche a fait l’objet d’une aide de FranceAgriMer
en 2019, et les nouvelles données issues de ce programme seront publiées en 2020
et 2021.


Bien
que la mise en place du transfert des données scientifiques se fasse
tardivement dans la filière, la nutrition équine a de quoi faire progresser son
expertise au pas de course…


Sarah Le Blé