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La renaissance du sainfoin : du fourrage au granulé déshydraté
Le16/09/2011à9:49parLa Rédaction
L’affaire commence à faire grand bruit dans la plaine. Une poignée d’agriculteurs champenois se sont lancés dans la culture du sainfoin. Ils se sont organisés en société avec un partenaire de la nutrition animale pour proposer des bouchons de sainfoin déshydraté. Leurs champs fleuris de rose sont l’objet de tous les regards et de toutes les interrogations…
" La culture du sainfoin donne un rendement qui peut varier de 6 à 10 t MS/ha en deux ou trois coupes", explique Pascale Gombault, productrice de sainfoin et actionnaire de Multifolia, ici en présence de l'agent de plaine.
En ce mois de juin 2011, la plaine champenoise est écrasée de chaleur. De gros orages sont annoncés pour le lendemain : une noria de machines et de bennes sillonne la plaine pour couper, faner, andainer et ramasser les luzernes avant que la pluie n’arrive. Sur la route dès 5 h, ils ne quitteront les chantiers qu’à 21 h. À perte de vue, les champs non récoltés s’étirent en de longs rubans verts parsemés de violet. Çà et là, s’intercalent quelques champs d’œillettes, dont les capsules sont tellement sèches qu’elles ne seront peut-être même pas récoltées. La monotonie du paysage est soudain rompue par un champ rose. Rose vif. Du sainfoin. Une culture remise au goût du jour par la toute jeune société Multifolia.
Le retour du sainfoin
Multifolia a été portée sur les fonds baptismaux en juin dernier. La firme-services MG2Mix et deux agriculteurs champenois président à son destin. La société a pour objet de développer une filière sainfoin, depuis la production, jusqu’à la commercialisation de bouchons déshydratés. « L’histoire a débuté en 2008 sous l’égide de la coopérative de déshydratation d’Arcis-sur-Aube, rappelle Pascale Gombault, agricultrice en Champagne qui fut un temps administratrice de cette coopérative et aujourd’hui investie dans Multifolia. La coopérative connaissait alors des problèmes économiques et cherchait à se diversifier. »
À l’époque, elle déshydrate 45 000 t de luzerne et 40 000 t de pulpe de betterave. Un fonctionnement classique dans la plaine champenoise, qui permet de faire tourner l’usine d’avril à octobre avec la luzerne, puis d’octobre à janvier avec la betterave. L’usine emploie 38 salariés et fonctionne grâce à 550 agriculteurs adhérents. Dans le cadre de la diversification, ses administrateurs pensent au sainfoin : « C’est une culture traditionnelle des Pouilles, c’est-à-dire de la Champagne crayeuse. C’est une légumineuse particulièrement adaptée à ces sols pauvres et calcaires qui ont pu être mis en culture avec l’arrivée des engrais. Cette plante était alors destinée à fournir du foin qui nourrit les chevaux nécessaires à la mécanisation agricole naissante. » Puis la plaine champenoise connut l’essor de la culture industrielle : ses larges champs produisirent des céréales, des betteraves, de la luzerne et de l’œillette, plus récemment de la pomme de terre. Des industries ont commencé à parsemer ce paysage, pièces maîtresses d’une économie entièrement tournée vers la transformation des matières premières agricole : sucrerie, déshydratation, industrie cosmétique, amidonnerie… Petit à petit, le sainfoin disparaît des assolements. « Mais nous avons toujours besoin de légumineuses dans nos rotations agronomiques, explique Christelle, l’une des agricultrices tentées par l’aventure du sainfoin. Or pour valoriser nos cultures, nous avons besoins des outils industriels. Industrie et agriculture sont intimement liées sur notre territoire. »
Germe alors l’idée de cultiver du sainfoin destiné à la déshydratation. En 2006, les premiers hectares de sainfoin sont semés, conduits en porte-graines pour produire des semences. En 2008, la première sainfonière est implantée sur 6 ha.
Du sainfoin pour les animaux
La chèvrerie du Bois des Haies à Domloup a expérimenté les bouchons de sainfoin.
Les producteurs se mettent alors à la recherche d’un partenaire dans la filière nutrition animale. « De par son nom même, le sainfoin est complètement adapté à la nutrition animale » rappelle Pascale Gombault. Si la déshydratation est parfois décriée pour son coût énergétique, elle est cependant essentielle à la filière du sainfoin : « Le sainfoin ne pousse pas dans toutes les régions d’élevage, or tous les éleveurs sont potentiellement intéressés par la fibre et la protéine. Un granulé déshydraté permet d’être stocké, conservé et transporté. Cette présentation a l’avantage d’être facile d’utilisation pour les fabricants d’aliment, qui peuvent ainsi en optimiser les propriétés multifactorielles. »
Sollicitée par les producteurs, la firme-services MG2Mix s’engage dans le projet : « Nous avons parlé de cette matière première à des clients et engagé quelques essais, raconte Gérard Maignan, co-fondateur et président-directeur général de MG2Mix. Quand la coopérative d’Arcis-sur-Aube s’est trouvée en difficulté financière et que le projet menaçait de s’arrêter, nous avons décidé, avec deux producteurs de la région, de monter une structure pour développer le projet, car nous avions déjà investi sur le sainfoin et il aurait été dommage de tout arrêter. » Gérard Maignan reconnaît que ce n’est pas dans les attributions traditionnelles d’une firme-services que de s’engager ainsi dans une filière de production de matières premières. Mais le projet intéressait la firme-services à plusieurs titres : « Cela nous permet d’offrir une matière première intéressante à nos fabricants, particulièrement différenciante grâce à la filière qui la produit. Ce groupe de producteurs organise sa production de semence, sa culture et sa déshydratation. MG2Mix, en tant que partie prenante de la filière, garantit un produit adapté aux besoins de la nutrition animale. C’est une démarche complète qui intéresse nos clients et en cela elle répond à leurs attentes vis-à-vis de leur firme-services. C’est aussi très motivant intellectuellement. Nous découvrons le monde des grandes cultures végétales, nous travaillons avec un partenaire semencier, Jouffray-Drillaud. C’est très enrichissant. » La firme-services engage des essais dans ses élevages de référence et développe un programme d’analyses pour caractériser cette nouvelle matière première encore inconnue dans les matrices de formulation...
Une nouvelle matière première pour les fabricants
Trois fabricants se sont lancés dans l’aventure du sainfoin déshydraté. Alternative intéressante à la luzerne, ces nouveaux bouchons sont pour l’heure simplement intégrés en substitution, car le manque de volume empêche le lancement de véritables gammes.
Franck Gallet et Gérard Poillon, conseillers GDA de la chambre d’agriculture de l’Aube, sont attentifs aux besoins des fabricants pour construire les itinéraires culturaux favorisant le stade physiologique le mieux adapté.
« Ce n’est pas tous les jours qu’une nouvelle matière première est proposée aux fabricants d’aliments, constate Mickaël Routier, responsable ruminant pour la firme-services Mg2Mix. Les partenaires sollicités pour démarrer l’aventure ont très rapidement saisi l’opportunité. » François-Christian Cholat, responsable de l’activité nutrition de la société iséroise Gaic - Père-François, et Pascal Barbier, chef de marché production animale de Terrya, dans l’Aveyron, ont fait le déplacement à Toulouse lors des journées Multifolia en juin dernier. « Les éleveurs sont à la recherche de moyens de sécuriser l’apport de fibres dans leur ration. Sans aucune action de développement, nous avons déjà écoulé les 400 t de sainfoin disponibles sur le marché. Nous en écoulerions facilement le double », annoncent-ils. « Actuellement, nous n’avons pas de visibilité sur les volumes disponibles, cela nous empêche de communiquer sur les intérêts du sainfoin, déplore Pascal Barbier. C’est dommage, car nous ne pouvons que substituer dans nos formulations. Or le sainfoin, qui est connu sous forme de foin dans ma région, bénéficie d’une très bonne notoriété, dont l’aliment pourrait facilement bénéficier. »
« Aujourd’hui, les éleveurs ne savent pas encore qu’il y a du sainfoin déshydraté dans leurs rations, admet François-Christian Cholat. Nous attendons d’être assurés de disposer des volumes suffisants pour engager des actions de communication. On est conscient qu’il s’agit d’un projet à long terme, qu’il faudra encore des années avant que cette filière ne trouve son rythme de croisière. Mais tant qu’on n’a pas les volumes, on ne peut pas soutenir le produit, et sans ce soutien marketing, le marché peinera à se développer. C’est la quadrature du cercle… »
Pascal Barbier insiste sur le besoin de connaissance sur le sainfoin, pour que l’incorporation de celui-ci ne reste pas qu’une belle idée. « Multifolia créé un lien entre les producteurs de sainfoin et les éleveurs qui le distribuent à leurs animaux, c’est une très bonne chose, qui plaît aux éleveurs. Mais nous devons avancer sur les connaissances nutritionnelles pour bâtir des argumentaires techniques et économiques qui nous permettront de valoriser cette matière première. Le bouchon de sainfoin est une nouveauté différenciante donc il nous intéresse, mais pour le moment nous ne pouvons pas exploiter ses atouts. Par manque de connaissance et de volumes. »
Dans l’Ouest, Districera s’est engagé à titre expérimental dans la démarche Multifolia. L’un des élevages de chèvres alimenté par les gammes Terdici, la marque d’aliments Districera, a testé le sainfoin déshydraté dans le cadre de sa collaboration avec la firme-services MG2Mix. Christian Cormier, spécialiste ruminants Terdici, tire de cette expérience un a priori positif sur le produit : « Au-delà de l’équilibre énergie-protéine, les éleveurs sont à la recherche de diversification dans leurs matières premières, explique-t-il. Le sainfoin déshydraté est une nouveauté intéressante. Mais c’est une matière première technique : sa concentration en tanins la rend délicate à utiliser. Nous ne disposons pour l’heure que de faibles volumes, qui nous permettent d’avancer doucement et de construire nos référentiels. »
Françoise Foucher
... Retrouvez l'intégralité du dossier consacré au sainfoin dans la RAA 649 - septembre 2011